LA LEGENDE DE MENG JIANG
La légende de Meng Jiang est une légende chinoise a fort contenu politique : elle est une charge virulente contre le régime de la dynastie Qin (-221, -206) de l’empereur Qin shihuangdi. Elle est aussi pleine de symboles, nous verrons ceci plus tard.
(Résumé du chinois par FP d’après le texte de LI Min (李旻) dans 紫禁城传说 Zijincheng chuanshuo (" La légende de la cité interdite ")
" Dans le village de Meng, vivaient Meng et sa femme. Ils atteignirent la cinquantaine sans jamais avoir eu d’enfants et ils maudissaient le ciel pour les avoir privés de ce bonheur.
Un matin, alors qu’il ouvrait une fenêtre de sa maison, Meng vit venir une pie qui déposa une graine sur le bord de la fenêtre, lança un cri vers lui puis s’enfuit dans le ciel. Intrigué par ceci, Meng creusa un trou dans le jardin pour y placer la graine et l’y faire pousser. Chaque jour, il prit soin de mettre des engrais, d’arranger la terre et d’arroser. Ainsi, la plante développa rapidement ses sarments et au printemps, elle atteint le toit de la maison et s’étendit même jusque sur le toit de leurs voisins, la famille Jiang.
La famille Jiang connaissait le même sort que les Meng : parvenus à l’âge où une femme ne peut plus procréer, ils n’avaient pas eu d’enfants et, comme leurs voisins, ils maudissaient le ciel de ce fait.
Un jour, il poussa tout en haut de l’arbre une calebasse de taille assez importante. Meng monta sur le toit pour la cueillir, mais il y rencontra Jiang qui avait la même intention. Ils avaient tous les deux le même désir ardent de la posséder, se disputèrent, et ils décidèrent de se rendre chez le fonctionnaire local dans son yamen pour que celui-ci tranche l’affaire. Le fonctionnaire écouta les deux partis et dit : " C’est très simple ! Il suffit de couper la calebasse en deux et chaque famille aura une moitié ! " Il prit son couteau et trancha la calebasse en deux parties. Lorsque celle-ci fut ouverte, on découvrit qu’à l’intérieur se trouvait une petite fille pâle et joufflue, toute recroquevillée. Meng et Jiang remercièrent le ciel de leur avoir enfin apporté l’enfant qu’ils désiraient tant ! Mais bien sûr, la dispute reprit de plus belle et le fonctionnaire déclara : " C’est tout aussi simple ! Je vais couper cette fillette en deux, chaque famille aura sa moitié ! " Il leva son couteau mais les deux hommes lui crièrent d’un même élan de s’arrêter et de laisser la vie sauve à la fillette. Le fonctionnaire déclara alors : " Et bien voilà ! Vous avez trouvé la sagesse ! Ce sera la fille de vos deux familles. Et comme vous appelez l’un Meng et l’autre Jiang, elle s’appellera Meng Jiang ! " Les deux hommes revinrent à la maison en portant Meng Jiang avec tendresse, fiers d’annoncer la bonne nouvelle !
Les deux familles élevèrent la jeune Meng jiang comme une perle précieuse. Avec les années, ils lui enseignèrent la peinture et l’écriture. Elle se révéla brillante et intelligente et il n’y avait rien qu’elle apprenait où elle n’excellât. A 8 ou 9 ans elle savait peindre et composer des vers. Vers 15 –16 ans elle était devenue de surcroît infiniment belle.
A la majorité, bien sûr, on pensa la marier. Mais les deux familles ne désiraient en son futur mari ni le brillant statut des eunuques, ni même leur richesse, simplement la grandeur d’âme, l’éducation et la raffinement artistique. Pour ces raisons, ils déclinèrent même la demande en mariage du premier ministre Li Si, à la grande stupéfaction de celui-ci !
Les familles Meng et Jiang savaient que dans la famille Fan était né un brillant et beau garçon du nom de Fan Xiliang, érudit et raffiné. Mais en ces temps difficiles, le tyran Qin Shihuangdi avait lancé sa politique de persécution des lettrés confucéens et l’autodafé des Livres Classiques. Se sachant menacé, Fan Xiliang s’enfuit de chez lui, de peur d’être déporté sur le chantier de la grande muraille d’où personne ne revenait vivant. Un soir, Meng Jiang était dans son jardin et entendit du bruit dans l’obscurité : un homme avait pénétré par l’arrière… Un voleur ? … Elle pensa appeler mais le mystérieux intrus, qui n’était autre que Fan Xiliang lui chuchota de ne point faire de scandale, lui déclina son identité et l’enjoint de l’aider, de lui sauver la vie. Compatissante, Meng Jiang protégea le fin lettré ainsi réduit à l’état de fuyard. Dans la nuit, ils ne purent connaître leur visage respectifs, ce qui ne les empêcha point de devenir aussitôt amoureux.
Les noces furent vite préparées. Le jour dit, Meng Jiang se para de sa plus belle robe, fut merveilleusement coiffée et se maquilla avec grâce. Elle monta dans le palanquin pour se rendre chez Fan Xiliang, son futur époux dont elle n’avait toujours pas vu le visage.
Alors qu’elle était en route, dans la belle-famille on ripaillait déjà avec joie et entrain. Tout à coup la porte s’ouvrit : un homme de main du pouvoir local saisit Xiliang et l’enleva. Tout le monde savait qu’il partait en déportation sur le chantier de la grande muraille… lorsque Meng Jiang arriva, elle apprit la nouvelle et pleura sans retenue. Elle écrivit au fonctionnaire local, attendit des jours, des semaines, des mois…. Sans réponse.
L’hiver approchait, Meng Jiang réalisa alors que son mari Xiliang ayant été enlevé au printemps ne portait qu’une chemise légère, et elle pensa au climat glacial qui règne là-bas, tout en haut de la plaine du Nord. Elle prit un épais manteau et se mit en route pour rejoindre Xiliang et le lui donner. Ce n’était pas le lot des jeunes femmes de Chine de partir à l’aventure, si loin. Mais qu’importe ! Elle brava le froid et les dangers, franchit les cols, traversa les fleuves au risque de la noyade, s’avança sans relâche vers le nord. Plus elle avait froid, plus elle pensait à Xiliang, en serrant le manteau fort contre son corps. Partout en Chine ne régnait que misère et désolation les soldats de l’empereur avaient enlevé tous les jeunes hommes et on ne voyait plus que des vieux désœuvrés, inaptes à travailler aux champs que la ronce envahissait. On ne voyait plus que des femmes en pleurs et des enfants affamés…..
Enfin, Meng Jiang parvint sur le chantier de la Muraille. Les hommes qui y travaillaient étaient maigres comme des fantômes, tous étaient tristes, portaient des charges énormes et accomplissaient leur travail dociles et soumis comme des bêtes de somme privées de leur âme… Meng Jiang demanda mille fois où se trouvait son mari, sans que personne ne fût en mesure de lui donner la réponse. Jusqu’au jour où un vieil homme lui dit : " Hélas, votre mari est mort maintenant !… "
Meng Jiang fondit en larmes et demanda à voir le corps de Xiliang. On lui répondit que les ouvriers morts sur le chantier n’avaient pas de sépulture, qu’ils étaient enterrés directement dans le terrassement de la muraille, constituant ainsi un gigantesque et sinueux tombeau. Meng Jian, hurlant de douleur et de rage se mit à griffer furieusement le torchis de la muraille, jusqu’à ce que ses dix doigts furent tous ensanglantés, maculant le mur des gouttes de ce sang amoureux. On dit qu’aujourd’hui encore, on peut voir ces taches rouges…. Finalement, lasse et effondrée, elle pleura tant et tant que le ciel, compatissant, s’emporta dans une tempête telle que la muraille s’effondra sur plusieurs Li.
La nouvelle de cette jeune femme qui pouvait pleurer si fort que le muraille en fut détruite sur des dizaines de Li parvint vite aux oreilles de l’empereur Qin shihuangdi. Celui-ci se fit escorter sur le chantier et se présenta devant Meng Jiang. Il fut subjugué par la beauté de la jeune fille, encore plus que par son pouvoir surhumain. Lui qui avait mille femmes dans son gynécée avoua lui-même qu’aucune ne valait en grâce ni en beauté la belle Meng Jiang. Le terrible empereur en vint même à se prosterner devant la jeune fille et la supplia de devenir son épouse.
Meng Jiang dit alors qu’elle y consentirait volontiers si toutefois l’empereur lui accordait trois faveurs. D’abord outré par tant d’exigences, ce dernier, tout fasciné par la jeune femme et trop avide, lui promis d’écouter soigneusement chacune de ses volontés.
" D’abord, dit Meng Jiang, que le corps de mon défunt époux soit nettoyé, embaumé et retourné à sa famille pour être dignement enterré et qu’il soit pratiqué le culte des ancêtres. " L’empereur trouva cette demande bien naturelle et y consentit sans hésiter.
" Ensuite, continua Meng Jiang, que tous ces malheureux privés de leurs familles soient libérés et puissent retourner dans leur village pour y fêter dignement et dans la joie les fêtes de nouvel an ! " L’empereur grommela quelque peu mais, toujours aussi charmé, accepta cette requête et fit libérer tous les ouvriers.
" Et ensuite ? Quelle est ta troisième requête, belle Meng Jiang ? " questionna le fébrile empereur.
" Je voudrais simplement que votre majesté m’emmène faire un tour en mer sur son navire. Au retour, je vous épouserai ! " déclara Meng Jiang. Trop heureux que cette dernière exigence soit si simple à accorder et aboutisse aux épousailles tant convoitées, l’empereur ordonna aussitôt que son navire fût affrété dans les meilleurs délais.
Ne se sentant plus de joie, Qin shihuangdi donna l’ordre à son amiral d’appareiller, et le navire gagna vite la haute mer. L’empereur goûtait moins le vent sur son visage que la promesse du retour avec les noces tant convoitées…. Meng jiang, restait silencieuse à ses côtés tandis que le navire voguait vers l’horizon…
Meng Jiang se leva brusquement, courut jusqu’au bastingage et se jeta dans les flots pour s'y noyer...